Que cela plaise ou non, l’Etat grec moderne est l’un des dépositaires les plus zélés des traditions de l’Empire ottoman. Celui de Soliman, de l’administration exceptionnellement efficace et empreinte de justice pour son époque qu’il mit en place au 16e siècle? Malheureusement non, il s’agit plutôt de l’arbitraire, de l’indifférence pour le bien public et du manque de respect pour le « sujet » associés à un manque de dynamisme sur le plan économique et une corruption généralisée qui ont prévalu aux 18e et 19e, et finalement mené cet Empire à sa perte…
Depuis lors, les Etats nationaux ont fait leur apparition, les « sujets » sont devenus citoyens…. « Citoyens », dites-vous? Ou « nouveaux sujets », autant de l’Etat et des pouvoirs en place que d’une multitude de féodalités nouvelles? Composées de partis et groupements politiques, de syndicats et de médias, de droite comme de gauche, celles-ci dominent sans partage, chacune son fief, corrompent et redistribuent des miettes en assurant leur propre prospérité et leurs alternances au pouvoir pour certaines…
Telle est la malheureusement la réalité et l’image de la Grèce depuis l’établissement de la démocratie en 1974. Cette réalité constitue le facteur interne qui a mené le pays à cette terrible situation de faiblesse socio-économique, qui ne lui a pas permis de résister tant soit peu à la crise économique, le menant à une faillite de fait. De plus, qu’on le veuille ou pas, cette réalité a façonné énormément de mentalités, transformant une partie de la population en assistés. Ce fait, ainsi que des démagogies sans scrupules d’extrême droite comme d’extrême gauche, déterminent depuis maintenant 3 ans les réactions hors de toute réalité d’une partie de l’opinion face à la situation critique du pays et ses risques inhérents.
Inaugurant, et c’était souhaitable, une série de mesures concrètes d’assainissement d’une fonction publique largement hypertrophiée, en partie incompétente et inefficace, enfin ruineuse pour le contribuable, le gouvernement Samaras a annoncé mardi que la Radio-Télévision Hellénique publique (ERT) serait purement et simplement fermée dans les 24 heures, ses 2700 employés congédiés, et qu’un service public de radio-télévision serait recréé dès septembre, dans des proportions plus modestes et sur de nouvelles bases. Mesure arbitraire, brutale, « ottomane », dans le sens le plus négatif du terme. Aurait-il pu en être autrement? Les « féodalités » politiques et syndicales qui dominent sans partage la Grèce auraient-elles été capables d’entrer dans un jeu de concertation permettant le maintien d’un service public aux proportions plus raisonnables et plus économique pour le contribuable? Μalheureusement, en l’état des choses, la réponse est non.
ΑRΤΕ Journal m’a demandé hier mon opinion sur la question, interview réalisée par M. Fred MEON et publiée en date du 13 juin, que je reproduis ci-dessous.
L’ERT NE VA PAS ME MANQUER
Nicolas Bloudanis est historien, docteur ès Lettres (Histoire économique) de l’Université de Neuchâtel. Depuis 1998, il vit et travaille en Grèce. Il a publié 3 ouvrages et de nombreux articles et contributions sur l’ Histoire contemporaine de la Grèce. ARTE Journal l’a rejoint sur son île de Patmos dans la Mer Egée. Son point de vue sur l’ERT est sans concessions.
ARTE Journal: Cette déision de supprimer le service audiovisuel public est-elle une surprise pour vous?
ΝΒ: C’était surprenant. On s’attendait à des mesures. L’ERT était quand-même un des organismes les plus pourris de l’Etat grec, un des services publics les plus corrompus de la Grèce actuelle. Mais c’est vrai que la mesure a été assez surprenante, car annoncée du jour au lendemain, et sans appel, sans discussions, sans concertations. De ce point de vue là, la mesure est discutable.
Ceci dit, je pense que c’était une mesure nécessaire, qu’il fallait donner un premier coup de pied dans la fourmilière. A ce titre, l’ERT était la victime désignée et facile, parce qu’impopulaire. En supprimant l’ERT, on supprime un service d’Etat. C’est destiné à donner un signe aux autres entités du secteur public: on peut mener une politique d’assainissement et de dégraissage du secteur public y compris en contournant les dispositions constitutionnelles, car en Grèce, un fonctionnaire est quasiment impossible à renvoyer. L’ERT avait une audience d’entre 5 et 10% dans le paysage audiovisuel grec et fonctionnait avec plus de 2600 personnes, alors qu’un canal avec cette audience devrait fonctionner avec 500 à 1000 personnes.
ARTE Journal: Qu’attendez-vous pour demain?
NB : On a supprimé l’ERT de façon brutale, non transparente, et sur des principes déplorables. Mais de nouvelles entités seront créées à partir de septembre, et il faut bien commencer par faire quelque chose. Donnons crédit au gouvernement que ces nouvelles entités connaîtront moins de clientélisme, moins de placements proches du « régime ». Je souhaite que dans la création de ce nouvel organisme, les structures européennes de tutelle, pas tant la Troïka que surtout la « Task Force » (les fonctionnaires envoyés par l’Union Européenne pour conseiller et superviser les réformes mises en place, ndlr), auront leur mot à dire. De manière plus générale et d’un point de vue global sur la crise grecque, la « Troïka » peut être comparée à un mur. Ce n’est pas très séduisant, mais si un conducteur se jette dessus, est-ce la faute du mur? Εlle est là pour rappeler un certain nombre de règles auxquelles la Grèce doit se plier si elle veut rester membre de l’Union Européenne.
ARTE Journal: Cela ne pose-t-il pas le problème du pluralisme?
NB: On peut faire le parallèle avec la BBC par exemple. Si le gouvernement britannique la supprimait, je serais le premier à m’indigner. Sur la BBC, il y a une exigence de qualité, d’objectivité et de pluralisme. Je ne sens pas du tout la même chose à l’égard de l’ERT. Certes, on ne peut pas se réjouir de la disparition d’un canal de télévision. Mais je ne pense pas que l’ERT était spécialement objective et pluraliste dans son information. Depuis sa création en 1966, avant la dictature des colonels, durant cette dictature, passant ensuite par les régimes démocratiques assez musclés des années 1970 et 80, l’ERT a toujours été le porte-parole fidèle des points de vue du gouvernement grec, quel qu’il soit. C’est donc son affaire s’il veut supprimer son perroquet.
On peut ajouter qu’il y a 2700 chômeurs supplémentaires depuis hier en Grèce. Les premiers arrivants du secteur public, qui viennent s’ajouter au million six cent mille du secteur privé, dont relativement peu de Tartuffes, (hélas) de gauche se préoccupent…
Pourtant, ce secteur public, ou plutôt sa mauvaise gestion, est responsable de la situation. Mais tels des « vaches sacrées » ou une sorte d’aristocratie, les fonctionnaires et employés des entreprises d’Etat ont été jusqu’à présent épargnés… Par la grâce du clientélisme…
Et pour qu’on ne vienne pas me dire que je m’attaque uniquement au monde de l’audiovisuel, je termine par l’anecdote (authentique) suivante:
Buvant hier soir un ouzo avec un ami officier supérieur retraité, celui-ci me révèle que la Marine de Guerre hellénique compte 16(!) amiraux d’active… « évidemment, lui dis-je: nous avons une Flotte du Pacifique, une de l’Atlantique, et une de l’Océan Indien, sans compter les escadres de la Méditerranée, de l’Egée, et de la Mer Ionienne… Normal d’avoir 16 amiraux.»
Je me réjouirais donc par exemple aussi d’un dégraissage de la Marine, malgré mon affection pour l’institution en soi…
NICOLAS BLOUDANIS